La pire journée possible de Makoto Naegi

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Cette histoire se déroule avant que tout ne commence — avant que les étudiants qui ont été forcés à participer au Colisée académique n’aient été admis à la Hope’s Peak Academy. Il s’agit du récit de quelque chose qui s’est déroulé avant même que quoi que ce soit ne se passe.

« Avant de prendre congé, » dit le directeur,  « j’ai une dernière annonce à vous faire.»

Il était assis derrière une large table ronde en bois au centre de la salle de conférence de la Hope’s Peak Academy. Un tapis rouge recouvrait tout le sol, et les fenêtres étaient ornées d’épais rideaux. La salle dégageait une certaine solennité — on aurait plutôt dit un décor sorti d’un vieil hôtel qu’une école.

« Quoi, n’avons-nous pas encore terminé ? »

Les quatre membres du Conseil de Direction de la Hope’s Peak Academy — qui pensaient que la réunion était finie et avaient commencé à se lever de leur siège — se rassirent, ne faisant aucun effort pour cacher leur exaspération.

« Alors, quelle est cette “annonce” que vous deviez faire ? »

« L’Ultime Chanceux de la classe soixante-dix-huit a été sélectionné, » répondit le directeur avec confiance. Presque immédiatement, il reçu un chœur de soupirs déçus.

« Oh, » dit l’un des vieux hommes, « alors le trône du nul a trouvé son occupant ? »

L’Ultime Chanceux était un titre donné à un seul lycéen sélectionné par une loterie tenue chaque année par l’Académie. L’étudiant choisi était inconditionnellement invité à entrer dans l’Académie, et le Conseil de Direction appelait cette place « le trône du nul. » Les quatre membres croyaient que la chance n’était pas un talent.

« Quel gâchis de place, » marmonna l’un d’eux.

« N’y a-t-il pas d’autre talent qui serait plus approprié pour des recherches ? » se plaignit un autre.

Le Conseil de Direction avait le contrôle ultime sur l’Académie — incluant la nomination du directeur — ce qui voulait dire que même lui devait bien choisir ses mots, peu importe à quel point l’opinion du Conseil était à côté de la plaque.

« Avec tout le respect que je vous dois, » dit le directeur, objectant paisiblement, « je crois vraiment que la chance est une sorte de talent. » Intérieurement, le directeur était frustré de ô combien ils pouvaient être bornés, mais fit un effort pour ne pas le montrer.

Le directeur avait de l’ambition — il travaillait pour accomplir un certain but, et s’il voulait la moindre chance de l’achever, il ne pouvait pas se permettre d’être mal vu par le Conseil de Direction. D’un autre côté, il devait aussi faire attention à ne pas trop se concentrer à les apaiser et risquer de sortir des rails. Alors il décida qu’il expliquerait ses croyances plus en détail que d’habitude.

« À certains moments, la chance est capable d’éclipser les talents les plus remarquables ainsi que n’importe quel degré de rigueur, et pour cette raison, nous, l’Humanité, la célébrons, et vivons en l’admirant. Il est aisé de reléguer la chance au rang de la seule bonne fortune ou d’un heureux hasard, mais en ce qui me concerne, je ne peux ignorer ses effets. Pour pouvoir déterminer avec certitude si la chance est une simple variable inconnue ou un talent, nous avons besoin d’échantillons — »

« Comme nous ne cessons de le répéter, » interrompit un des vieux hommes, « la chance n’est pas un talent. La chance n’est rien d’autre qu’une impression — une étiquette que l’on applique à posteriori sur un évènement qui n’avait qu’une faible probabilité de se produire.

Les gens ayant observé cet événement le perçoivent comme de la chance, et l’affublent de ce nom — c’est aussi simple que cela. Le fait est que, l’événement est arrivé parce que l’ordre naturel des choses a voulu qu’il arrive. Peu importe à quel point cela semble improbable, si quelque chose a une chance d’arriver, ça arrivera.

Le directeur hocha la tête, puis lentement donna sa réponse: « Êtes-vous sûrs que l’histoire s’arrête là ?»

« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

« Vous souvenez-vous de l’Ultime Chanceux de l’année dernière ? »

Au moment où ces mots furent prononcés, l’expression des membres du Conseil de Direction changea du tout au tout — comme si il venait d’être mentionné quelque chose de tabou.

« Si tout se passe tel que l’ordre naturel des choses le veut, » continua le directeur, » alors pourquoi les choses semblent-elles toujours lui profiter ? Je ne peux pas le regarder et me dire que la chance n’est rien d’autre que la façon dont nous percevons l’issue d’un événement. »

« Mais quand il en résulte quelque chose comme ça[1]… » cracha l’un des vieux hommes.

Les quatre membres du Conseil de Direction avaient l’air de ronger leur frein depuis la seconde où le directeur avait mentionné l’Ultime Chanceux de l’année passée.

Il était, sans aucun doute, un étudiant très problématique, attirant toujours des malheurs et causant des problèmes parmi ses camarades. Mais le pire était qu’il n’avait jamais de mauvaises intentions. Sa présence dans l’école était une grande préoccupation pour le directeur, mais —

« Indépendamment de cela, » dit-il, « nous n’avons pas d’autre choix que d’admettre que sa chance est indubitable — qu’elle mérite d’être appelée un talent, vous ne pensez pas ? »

Tout le conseil s’assit en silence, les mots leur faisant défaut.

Finalement, l’un d’eux perdit patience et répondit, plaquant le dos contre sa chaise, « On dirait que votre vision des choses n’est pas près de changer. Faites comme il vous plaira. »

Le directeur inclina immédiatement la tête, comme si c’était exactement les mots qu’il attendait.

« Je vous remercie, » dit-il, relevant lentement la tête. Puis, il se pencha et ramassa une feuille de papier posée sur la table en bois. Dessus était imprimé le profil de l’étudiant qui avait été sélectionné en tant qu’Ultime Chanceux de la soixante-dix-huitième classe. Il contenait des informations détaillées que l’intéressé lui-même avait oubliées depuis longtemps.

Mais comment est-ce que la Hope’s Peak Academy avait pu acquérir ces informations ?

Cela va sans dire.

Ce ne serait pas la Hope’s Peak Academy si elle n’avait pas pu.

C’était une école qui n’acceptait que des étudiants doués de talents particuliers, les préparant à porter l’espoir futur du pays. Ses anciens étudiants tenaient des postes essentiels dans tous les domaines, et elle avait un appui spécial du gouvernement. Tenter de voir cette académie comme une organisation ordinaire serait tout bonnement futile.

Document en main, le directeur reprit son discours.

« Cette année, la Hope’s Peak Academy a sélectionné un unique nom parmi tous les lycéens du pays, via une loterie juste et équitable, afin de l’inviter à venir dans cette école en tant qu’Ultime Chanceux. » Il avait perdu l’attention du Conseil de Direction depuis longtemps, mais il continua quand même.  « Le nom que nous avons tiré est — »

Le directeur regarda le papier dans sa main, et divulgua au Conseil le nom qui y était écrit — le nom d’une certaine lycéenne.

« Ce n’est pas mon jour de chance », marmonna Makoto Naegi dans un soupir pendant qu’il se dirigeait vers l’épicerie la plus proche.

Makoto était un lycéen parfaitement normal inscrit dans un lycée parfaitement normal — c’était quelque chose dont il était péniblement conscient, et que sa famille et ses amis lui rappelaient souvent. Bien que, d’une certaine manière, cela le décourageait, il ne savait que trop bien qu’il ne pouvait rien faire pour y remédier. Le simple fait de se savoir normal l’enfermait dans cette normalité.

Cette journée, toutefois, était différente.

Cette journée, Makoto était pour le moins anormal. Il était bien loin de la normalité pour une raison toute spécifique. En somme, cette journée, il était incroyablement malchanceux — ce qu’il avait commencé à remarquer après que l’école fut finie.

Pour la première fois depuis longtemps, le ciel était clair, et Makoto était d’une bonne humeur peu habituelle. Sentant quelque chose de bien poindre à l’horizon, il décida de prendre un chemin différent d’à l’accoutumée, et d’aller faire une promenade.

Ça peut être sympa de faire un détour une fois de temps en temps, pensa-t-il — à peine plus différent qu’à l’accoutumée. Mais ce petit changement de routine avait été le début de sa malchance.

Après un petit moment, Makoto passa à côté d’un grand parc. Là-bas, il y retrouva par hasard un de ses amis — un camarade de classe. Il était en compagnie de ses propres connaissances — pour la plupart des gens que Makoto n’avait jamais vu auparavant — et le groupe s’apprêtait à jouer à pierre-feuille-ciseaux pour savoir qui irait acheter à manger pour tout le monde. L’ami de Makoto l’invita à se joindre à eux. Il pouvait dire que cette invitation fut prise sur un coup de tête, au vu de son expression et de son comportement.

Normalement, Makoto aurait refusé l’offre et aurait continué son petit bonhomme de chemin, mais il décida de participer, pensant que s’il devait faire les choses différemment ce jour-là, il devrait le faire jusqu’au bout.

Bizarrement, il était presque certain qu’il n’allait pas perdre — non seulement il y avait presque dix participants, mais la météo était également clémente. Rien ne pourrait aller de travers.

Le jeu fut conclu en un seul tour.

Makoto perdit. Alors qu’il joua ‘ciseaux’, tout le monde joua ‘pierre’.

La surprise se lisant sur le visage de tous les joueurs était suffisante pour montrer à Makoto que le jeu n’avait pas été truqué.

« Mec, » dit son ami, «C’est vachement impressionnant en fait ! Tu parles d’une malchance. »

« Avoir une impressionnante malchance ne me fait pas me sentir mieux pour autant. » dit Makoto, faisant retomber ses épaules.

« Ne te sens pas trop mal » dit son ami, lui tapotant l’épaule en lui passant une petite liasse de billets. « Je prendrai du soda et du poulet frit ! »

« Compris » dit Makoto avec un sourire amer.  « Je devine que c’est tout l’encouragement que j’aurai de toi, hein ? » Il sortit un morceau de papier, écrivit rapidement les commandes de tout le monde, prit leur argent — tout en maudissant sa malchance.

Dix minutes plus tard, Makoto sortit de l’épicerie la plus proche et posa le pied sur le trottoir, un sac en plastique plein à craquer dans chaque main.

« M-Mince… c’est lourd. »

Comparé aux autres garçons de son âge, Makoto n’était pas le mieux bâti ni le plus athlétique des lycéens. Devoir porter les boissons et la nourriture de presque dix personnes n’allait pas être quelque chose de facile.

Pense à quelque chose d’agréable, se dit-il dans l’espoir d’oublier la tâche qui lui pendait dans les mains. La première chose qui lui vint à l’esprit fut l’émission télé de ce soir. Quelqu’un avec qui il avait l’habitude d’aller à l’école — quelqu’un qu’il connaissait très bien, mais qui lui ne le connaissait pas — était censé faire une apparition dans un programme musical qui allait être diffusé ce soir-là. Il avait prévu de regarder cette émission depuis plusieurs jours.

Mec, je peux plus attendre, pensa-t-il — et à ce même moment, il entendit le bruit de quelque chose se déchirer et il perdit son équilibre.

« Hooa ! » cria-t-il, ses pieds se plantant instinctivement dans le sol afin d’éviter de tomber. Une fois qu’il eut retrouvé son équilibre, Makoto réalisa que ses mains semblaient plus légères — ce soudain changement de poids étant ce qui l’avait fait trébucher.

« Hein ? » Il regarda ses mains, comprenant enfin ce qu’il s’était passé. Le fond des sacs en plastique s’était déchiré, et tout ce qu’il y avait à l’intérieur était éparpillé sur le trottoir. « Ah c’est pas vrai… »

Bien qu’il fut logique que le beau temps n’apporte pas toujours que des bonnes choses, il ne put s’empêcher de sentir que le destin lui en voulait. Les sacs en plastique des épiceries ne craquent pas comme sans dans les mains des gens. À moins que, par hasard, le commis eût accidentellement entaillé les sacs avec un cutter en les déballant. Et pourtant, c’était quand même arrivé.

Quiconque l’ayant vu à ce moment aurait su à quel point Madame Chance n’était pas du côté de Makoto ce jour-là. « Oh, allez, » grogna t-il, en se baissant désespérément pour ramasser les en-cas, les bouteilles en plastiques et les canettes en aluminium qui s’étaient éparpillés dans tous les sens. « Mais pourquoi est-ce que ça m’arrive à moi ? »

Si, par un revirement du destin, une fille était passée près de la scène et lui avait offert son aide, il aurait volontiers relégué toute cette malchance au passé. Mais personne d’autre n’utilisait ce trottoir — encore moins de gentilles filles serviables. La route sur le long de laquelle le trottoir étaient construit était d’une largeur raisonnable, mais il était en ce moment dans un zone pavillonnaire près d’un parc à bonne distance de la gare, alors il n’était pas vraiment surpris de ne pas voir beaucoup de passants. Dans tous les cas, Makoto ne pouvait s’empêcher de penser que sa malchance était à blâmer.

Un petit moment plus tard, Makoto finit de ramasser ce qu’il avait acheté. Quelques boissons avaient même roulé sur la route en dehors du trottoir, ce qui avait rendu la tâche encore plus difficile, mais il avait enfin fini — enfin, c’est ce qu’il pensait.

Regardant la pile qu’il avait faite, il pencha la tête.

« C’est… tout ce qu’il y a ? »

D’un côté, il sentait qu’il y avait moins de choses que ce qu’il avait acheté. Pensant qu’il en avait peut-être raté, Makoto se retourna, scrutant la zone.

Là, il vit un vieil homme avec une longue barbe assis sur un banc à côté de l’épicerie.

Je n’avais pas réalisé qu’il y avait quelqu’un, pensa-t-il.

Le vieil homme détourna son regard de Makoto, posant celui-ci au niveau de ses pieds, puis se pencha et ramassa une canette de café traînant là. À la vue de Makoto, il enleva la capsule, ouvrit la canette et, sans la moindre hésitation, la porta à ses lèvres.

Hé, est-ce que ce serait —

Non, ce n’est pas possible, pensa Makoto en s’approchant du vieil homme.

« E-Excusez-moi, » dit-il timidement.

« Mmh ? » grogna le vieil homme en sirotant une autre gorgée, regardant Makoto dans les yeux.

« Excusez-moi si je me trompe mais, est-ce que cette canette serait, par hasard… » demanda Makoto.

« Mmh ? Alors c’était la tienne, fiston ? » dit l’homme, d’un air surpris. Puis, il explosa de rire. « Haha, toutes mes excuses ! »

« Attendez, alors c’est vraiment — » dit Makoto, l’air abasourdi.

Sans le moindre brin de honte sur le visage, le vieil homme répondit, « Ah, comment devrais-je dire… Elle a juste, tu sais, roulée vers moi, comme si c’était son destin. Je n’ai pas pu m’en empêcher. »

« S-Si, vous auriez pu ! » cria Makoto en retour, désapprouvant instinctivement la logique absurde du vieil homme. Mais son sourire éclatant lui fit comprendre qu’il menait une bataille perdue d’avance, alors il relâcha ses épaules, se résignant en un long soupir. « Peu importe, c’est pas grave. »

Sentant qu’il venait de commettre une erreur en voyant la consternation de Makoto, le vieil homme dit, avec une pointe d’inquiétude dans la voix, « Hé, fiston. Est-ce qu’avoir bu ton café était si choquant que ça ? »

« Ce n’est pas la seule raison, » soupira Makoto. « C’est juste… vraiment pas mon jour de chance. Durant la dernière, disons, demi-heure, je n’ai eu droit qu’à des problèmes. Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Est-ce que c’est le karma ou un truc du genre ? »

En réponse, le vieil homme fit quelque chose à laquelle Makoto ne s’attendait pas : il gloussa.

« Hein ? » dit Makoto, le regardant avec surprise.

« Le karma n’a rien à voir avec ça, fiston. Croire que de bonnes choses t’arriveront parce que tu es une bonne personne est déraisonnable. »

« M-Mais — »

« Le fait est que, » continua t-il, sans laisser une chance à Makoto de protester,  « je ne crois pas au karma une seule foutue seconde. Si tu es bon tu seras récompensé, ou si quelque chose de mal t’arrive, c’est parce que tu as fait quelque chose de mal — tout ça n’est qu’un ramassis de conneries. Cette façon de penser n’est rien d’autre que de l’espoir en vain, une tentative futile de contrôler le destin en lui trouvant une logique. Mais la réalité est que, si tu es malchanceux, tu es malchanceux peu importe que tu sois un saint ou pécheur, et ça marche de la même façon si tu es chanceux. J’ai fait le tour de la question plus d’une fois, alors je sais de quoi je parle. »

Makoto soupira une nouvelle fois, sans trop savoir pourquoi le vieil homme lui racontait cela. Mais l’homme n’y paya pas attention, continuant son discours.

« En bref, personne ne peut contrôler sa chance. Aussi fort que nous puissions essayer, aussi talentueux que nous puissions être, on ne peut rivaliser avec le destin. Rien de bon ne peut arriver si l’on se repose trop sur la chance ou si on lui résiste. Que notre chance soit bonne ou mauvaise, tout ce que nous pouvons faire est de l’accepter pour ce qu’elle est. C’est la conclusion que j’en ai retiré après toutes ces années, » dit le vieil homme, hochant la tête comme pour approuver ses propres mots.

« Hum, » dit Makoto, trouvant enfin assez de courage pour intervenir.

« Qu’y a-t-il fiston ? » répondit le vieil homme en un rictus. « Tu n’es pas d’accord ? »

« Non, ce n’est pas que je ne suis pas d’accord… » dit-il, hésitant. « E-Est-ce que vous essayez de me convertir à votre religion… ou quelque chose comme ça ? »

Durant un bref instant, le vieil homme resta bouche bée, puis il explosa de rire. « Je suppose qu’un enfant comme toi n’est pas encore prêt à entendre ça, n’est-ce pas ? »

« Je ne suis plus un enfant. »

« Nan, tu es toujours un enfant », dit le vieil homme, secouant sa tête. « Les enfants agissent pour eux-mêmes alors que les adultes agissent pour les autres — c’est la différence entre les deux. Lequel es-tu, fiston ? Un gosse qui agit pour nul autre que soi-même, pas vrai ? C’est normal, en y repensant. Commence à t’inquiéter des autres à ton âge, et tu n’atteindras jamais le mien. »

Après avoir fait sa déclaration, le vieil homme se leva, donna la canette de café à moitié vide à Makoto, et dit, « Eh bien, tu as une longue route qui t’attend devant toi. Je suis sûr que tu auras ta part de problèmes, fiston, mais je te souhaite bonne chance. »

« Hum, merci, » répondit Makoto, perplexe. Puis le vieil homme s’en alla, un sourire satisfait sur son visage.

Makoto resta debout, abasourdi, regardant le dos de l’homme barbu s’éloigner, mais de seconde en seconde, la situation lui semblait de plus en plus étrange. Pourquoi avait-t-il remercié le vieil homme ? Et que devait-il faire avec une canette de café à moitié bue ?

Tout ce qu’il y avait à retenir, pensa-t-il, c’était que le vieil homme lui avait définitivement embrouillé l’esprit.

Mais pourtant, quelque chose que l’homme avait dit avait retenu l’attention de Makoto:         « Accepte-la pour ce qu’elle est, » avait-t-il proclamé, tel un évangéliste.

Il avait raison sur ce point. Il ne sert à rien de se laisser emporter par cette force de la nature incompréhensible qu’est la chance, et s’énerver ou s’attrister à ce propos n’y changera rien. Dans ce genre de cas, il valait mieux se résigner et accepter ce fait comme faisant partie de la vie.

Relégue les mauvais souvenirs au passé. Les traîner derrière soi n’est que futilité.

Cette notion le fit se sentir un petit peu mieux à son égard.

« Ouaip, » dit-il,  « c’est ce que je vais faire. »

Son optimisme, qui lui avait permis si facilement de se remettre en selle, était l’un des bons côtés de Makoto. Cela dit, il n’avait pas le temps de se laisser abattre — il était toujours au milieu d’une commission. Le groupe de son ami devait certainement l’attendre, ce qui voulait dire qu’il devait retourner à l’épicerie, prendre des sacs qui ne céderons pas, et se dépêcher de retourner au parc.

Son plan de dernière minute bien ordonné, Makoto jeta le café dans la poubelle la plus proche — et c’est là qu’il le vit.

« Hein ? »

Sur le banc, il y avait un vieux téléphone auquel était accroché un porte bonheur sur lequel était écrit « conduite sûre ». Il devina qu’il appartenait au vieil homme qui venait de partir. Après avoir ramassé le téléphone, Makoto se retourna pour chercher l’homme, qui avait déjà couvert une incroyable distance depuis qu’ils s’étaient quittés.

« Hé ! Monsieur ! » Makoto l’appela, mais le vieil homme n’avait pas l’air d’avoir entendu. Pour quelqu’un de son âge, il était encore vigoureux.

Makoto se trouvait face à un dilemme.

Devait-il poursuivre le vieil homme ? Ou devait-il le laisser et finir sa commission ?

Il regarda le téléphone dans sa main, puis regarda la pile de nourriture sur le trottoir. Téléphone, trottoir, téléphone, trottoir, téléphone, trottoir.

« Rah, pigé ! » marmonna-t-il, puis commença à courir. Makoto n’avait jamais été le genre de personne à ne pas faire la bonne chose s’il en avait l’occasion. « Attendez, Monsieur ! » cria-t-il à pleins poumons, mais par chance — ou plutôt, par malchance — un bus passa à côté du vieil homme, étouffant le son de la voix de Makoto.

Quand le vieil homme vit le bus, il se mit soudainement à courir — droit vers l’arrêt de bus. Le bus et l’homme arrivèrent quasiment simultanément. Une seconde plus tard, le signal sonore retentit et les portes s’ouvrirent. L’homme monta à bord.

« A-Attendez ! » cria Makoto, mais le vieil homme disparu dans le bus, sans même regarder dans sa direction. « Oh, vas-y !» cracha-t-il, sprintant aussi vite qu’il le pouvait. À cet instant, son corps était trop occupé à le propulser vers l’avant pour qu’il puisse dire quoi que ce soit. Il serra les dents, retenu sa respiration, releva le menton, et courut désespérément.

Le bus émit un second signal sonore — alertant que les portes allaient se fermer.

Entre sa course et son champ de vision tremblant, Makoto vit les portes se fermer.

Et une seconde avant qu’elles ne se closent, il bondit à travers l’ouverture.

Haletant, il tomba en avant, s’appuyant sur ses genoux. Il pouvait entendre son cœur battre dans ses oreilles.

« Je—Je l’ai fait… » souffla-t-il, entre deux respirations.

En effet, il l’avait fait.

Il lâcha un profond soupir de soulagement, puis s’arrêta un moment pour reprendre son souffle. Une fois que sa respiration fut redevenue normale, il tourna la tête et scruta l’intérieur du bus. Plusieurs passagers étaient en train de le regarder avec curiosité. Parmi eux il y avait l’homme barbu de tout à l’heure, assis au fond du bus arborant un air étonné.

« Merci mon Dieu, » dit Makoto en un autre soupir. « Vous avez oublié ça, monsieur, », continua-t-il, tendant son bras vers l’homme, le téléphone à la main. Alors qu’il faisait un premier pas vers le siège du vieil homme, il trébucha.

« Wouah ! »

Le bus était toujours à l’arrêt, il n’en était donc pas la cause. Il n’avait pas non plus buté sur quelque chose ni glissé sur quoi que ce soit. C’était plutôt car il n’avait plus couru comme ça depuis longtemps. Ou peut-être que c’était la malchance qui pointait encore le bout de son nez crochu.

Merde ! se dit-il pendant que son corps basculait en avant. Il tendit le bras, entièrement par instinct, et attrapa quelque chose. Une seconde plus tard, il entendit une déchirure, puis il se retrouva au sol. Quoi qu’il ait pu attraper, cela avait amorti considérablement l’impact de sa chute — un petit brin de chance dans une situation bien malheureuse.

Cependant, il n’avait pas été complètement épargné de l’impact. Son côté droit et son épaule étaient douloureux, et il avait dû se cogner la tête car il voyait des étoiles à travers ses yeux entrouverts.

Ou plutôt, c’est ce que Makoto pensait — mais il avait tort. Les lueurs qu’il voyait n’étaient pas une illusion, mais la lumière du jour qui perçait à travers la fenêtre du bus et qui se réfractait dans les joyaux éparpillés sur le sol.

« Quoi ? » marmonna Makoto, incapable de comprendre ce qu’il voyait, ou même de trouver le moindre sens à la scène qui se jouait devant lui.

Pourquoi est-ce qu’il y a des joyaux sur le sol du bus ?

Et puis, une ombre apparue à côté de Makoto, qui était encore étendu, confus, sur le plancher. L’ombre appartenait à un homme d’affaires à l’air diligent qui venait de se lever à l’avant du bus. D’un ton calme et professionnel, l’homme dit, « Ne bougez plus. Tout le monde, restez où vous êtes, ». Il posa son sac déchiré sur le siège, dirigea sa main vers la poche de sa veste, et en sorti un couteau militaire avec la même aisance et élégance qu’il faudrait pour sortir une carte de visite.

C’était certainement un coup du sort que Makoto se fût rattrapé à ce qu’il pouvait quand il était tombé.

Un autre, sombre coup du sort.

Jutarō Akafuku détestait son nom.

Particulièrement son nom de famille, Akafuku, qui voulait dire « bonne fortune écarlate ». À chaque fois qu’il se présentait, quelqu’un ne manquait pas de dire qu’il était béni d’un nom magnifique. Il avait été si fatigué de se voir rabâcher cette même rengaine qu’il avait commencé à utiliser un pseudonyme avec les inconnus.

Les gens disent souvent que le nom défini la personne, et en effet, durant ses trente-deux années passées sur Terre, Jutarō n’avait jamais pensé une seule fois qu’il était malchanceux.  En fait, il avait été béni d’une chance anormale. Par la nature de son travail, il s’était retrouvé nombre de fois dans des situations dangereuses par le passé, mais à chaque fois — sans exception — une série de coups de chance l’avaient guidé en sûreté.

Bien que sa chance pouvait être considérée comme une de ses forces, il avait bien du mal à l’admettre.

Quitte à choisir, il préférait ne tout simplement pas s’engager dans des situations dont le dénouement se plaçait entre les mains du destin.

Il savait très bien que, dans ce genre de travail, même la plus petite erreur pouvait mener à un désastre.

Jutarō était un voleur.

La chose la plus important pour lui lorsqu’il exerçait, était de réduire les potentiels risques extérieurs qui seraient hors de son contrôle — la chance, les autres gens — à leur minimum. Dans son esprit, un plan minutieusement orchestré était la base de tout travail. Il avait toujours élaboré et exécuté ses plans lui-même, et tout travail qui s’avérerait impossible, se soldait par un refus. Il n’y a rien de pire que d’être trahi par un partenaire qui laisse sa cupidité lui monter à la tête, et de plus, Jutarō ne voulait pas de quelqu’un qui le ralentirait. Et surtout, il n’avait pas le besoin de demander l’aide d’un plus haut placé.

Naturellement, son travail actuel n’était pas plus différent. Il avait tout planifié et tout mis en action lui-même. Sa cible était une petite bijouterie dans un quartier commerçant à proximité. Jutarō avait reçu comme information que, malgré son air délabré, le magasin gardait en cachette des joyeux extrêmement précieux. Et la cerise sur le gâteau, le propriétaire étant pingre, la sécurité était sommaire.

C’était une opportunité incroyable — le genre que tu reçois qu’une ou deux fois.

Alors Jutarō échafauda un plan complexe, mais audacieux, puis il le mit à exécution. Naturellement — d’aussi loin que ça le concernait — tout était allé comme sur des roulettes, exactement comme c’était censé se passer. Son plan était parfait, ne laissant aucune place à une interférence extérieure quelle qu’elle soit. Et il n’y en avait eu aucune.

Le butin fourré dans son sac, il entra calmement dans le bus. Jutarō aimait utiliser les transports en commun à l’envi lors de son travail. Il était plus facile de se fondre dans la masse dans une ville animée en étant en bus ou en train qu’en conduisant une moto ou une voiture, et étant habillé comme un homme d’affaires, il disparaissait presque complètement.

Le déguisement avait aussi marché. Pas une personne dans le bus ne s’était attardée sur lui lorsqu’il avait pris place à l’avant. Enfin certain d’avoir terminé son travail, Jutarō laissa échapper un petit soupir de soulagement. Pendant que le bus vibrait doucement sous ses pieds, il se laissa bercer par la satisfaction d’un travail bien fait.

Mais soudain, un revirement malheureux du destin était rapidement venu gâché tout ce qu’il avait accompli. Seulement, ce n’était pas sa chance qui l’avait mené à un tel résultat — à la place, il avait été emporté par la malchance d’un adolescent. Un garçon qui était simplement monté dans le même bus que lui. C’était un coup de malchance si accablant que même Jutarō qui, jusqu’à présent, avait été béni d’une chance incroyable, était incapable de prévenir.

Fixant du regard le garçon allongé sur le sol du bus, ce garçon qui l’avait emporté dans sa malchance, Jutarō se leva doucement de son siège et dit, « Ne bougez plus. Tout le monde, restez où vous êtes. » Puis il sortit un couteau militaire de la poche de sa veste et le fit tournoyer afin que tous les passagers le voient.

Aucun problème, se dit-il. Il reste encore plus de temps qu’il n’en faut pour réparer tout ça.

Plus rien n’avait de sens. Ses pensées se retrouvèrent tellement embrouillées qu’il avait l’impression que son esprit s’était transformé en une pelote de laine.

Qu’est-ce qu’il se passe ? Qu’est-ce qu’il se passe ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

Makoto luttait désespérément pour donner un sens à cette situation. Il fit tourner son cerveau — qui était au bord de l’implosion — à plein régime et essaya de se remémorer comment il avait fini dans cette situation.

Le ciel était clair. Il se sentait bien, alors il avait décidé de prendre une route différente de celle de d’habitude. Passant par un parc sur le chemin, il avait rencontré un camarade de classe, qui l’avait invité à jouer à pierre-feuille-ciseaux pour savoir qui allait partir acheter à manger pour tout le monde. Chanceux comme il était, Makoto avait perdu au premier tour, et sur le chemin du retour avec ses achats, les deux sacs en plastique s’étaient déchirés, répandant la nourriture et les boissons partout sur le trottoir. Pendant qu’il collectait les boissons éparpillées, il avait rencontré un vieil homme sur un banc, et après une brève conversation, l’homme était parti. Cependant, il avait oublié son téléphone, et Makoto l’avait poursuivi jusqu’au bus pour tenter de le lui rendre. Dans un autre coup de malchance, il avait trébuché et s’était agrippé à quelque chose pour essayer de retrouver son équilibre.

Et c’est comme ça que tout était arrivé.

Après avoir revisité toute l’histoire, la situation ne lui semblait pas plus sensée. Il y avait des joyaux éparpillés autour de lui sur le sol du bus, et un homme d’affaires à l’air parfaitement normal était en train de tenir un couteau militaire au-dessus de sa tête. « Aucun problème. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter, » murmura l’homme d’affaires — Jutarō Akafuku — à lui-même. Il avait l’air de penser très fort à quelque chose. « Je dois juste établir un autre plan et le mettre à exécution, et tout ira bien.»

« E-Excusez-moi, » dit Makoto presque instantanément, essayant de se faire pardonner face l’homme qui se tenait devant lui. Il ne savait pas du tout si c’était la bonne chose à faire dans ce genre de situation — son esprit était trop embrouillé pour réfléchir.

La seconde d’après, l’homme au couteau baissa les yeux vers Makoto. Il était pantois. Ce n’étaient plus les yeux d’un homme d’affaires surmené — c’étaient les yeux durs et froids d’un homme qui n’hésiterait pas à faire du mal aux autres pour son propre profit.

« Est-ce que tu pourrais te lever, s’il te plaît ? » demanda gentiment Jutarō. Sa voix et ses yeux donnaient deux impressions différentes.

« … Quoi ? »

« J’ai dit, est-ce que tu pourrais te lever, s’il te plaît ? » répéta-t-il, et au même moment, Makoto se retrouva avec un couteau à quelques centimètres de son front. Tout ce que Makoto avait pu voir était Jutarō se penchant vers l’avant, et l’instant d’après, la lame de son couteau. « Tu peux faire ça pour moi, n’est-ce pas ? » demanda-t-il, levant lentement le couteau pointé sur le front de Makoto.

Le corps de Makoto se leva en même temps que le couteau — comme si les deux étaient reliés par un fil invisible. Ses dents claquaient bruyamment. Sans bouger la tête, il jeta un regard à l’intérieur du bus, ses yeux appelant à l’aide. Mais les passagers restèrent assis, figés, les visages blancs comme un linge. Même s’il avait été capable de parler, de leur demander de l’aide directement, il devinait que personne ne viendrait l’aider.

Accepte-la pour ce qu’elle est.

Une fois de plus, les mots de l’homme barbu faisaient écho dans l’esprit de Makoto. Mais c’était futile. Comment était-il supposé « accepter » cette situation absurde pour ce qu’elle était ? Il n’en avait pas la moindre idée. Et l’homme qui lui avait dit ces mots ne montrait aucun signe qui laisserait à penser qu’il viendrait à sa rescousse — en fait, sa tête était baissée et ses yeux fermés.

Est-ce qu’il fait semblant de dormir ?

Incroyable. Est-ce qu’il a sérieusement pensé qu’il serait capable de s’en sortir en faisant semblant de dormir ?

Alors que l’esprit de Makoto était trop occupé par des futilités —

« Allez viens, bouge, » dit Jutarō, poussant Makoto par derrière.

« Qu— ? » s’exclama Makoto, trébuchant à l’avant du bus.

Jutarō pointa son couteau vers le chauffeur, qui était toujours dans sur le siège du conducteur, et dit « Levez-vous lentement, et éloignez-vous du volant, d’accord ? »

Comme pour protester, le chauffeur serra les lèvres, fronçant les sourcils à l’homme au couteau.

Jutarō prit une grande respiration, puis lâcha d’une traite. « Je vous ai demandé de vous éloigner du volant. » répéta-t-il, sur le même ton calme et intimidant. « S’il vous plaît, ne rendez pas les choses plus compliquées qu’elles ne le sont déjà. Ne croyez pas que je ne suis pas au courant qu’il y a un bouton quelque part que vous pouvez presser pour alerter quelqu’un de l’extérieur en cas d’urgence. Si, pour quelque raison que ce soit, vous décidez de jouer les héros et d’appuyer sur ce bouton » — il pressa son couteau contre la gorge de Makoto — « je ne pourrai pas garantir la vie de ce garçon. »

En un instant, toute couleur s’effaça du visage transpirant de Makoto.

« Alors, qu’est-ce que ce sera ? » demanda Jutarō au chauffeur.

« D-D’accord ! » dit le chauffeur, se levant et soulevant la barre qui séparait son siège du reste du bus.

Après qu’il eut mis le pied hors de son compartiment, Jutarō reporta à nouveau son attention vers Makoto.

« Maintenant » dit-il, « tu t’assieds sur le siège du chauffeur. »

« Hein ? »

« Tu es mon otage, » dit-il, puis il poussa Makoto dans le siège du chauffeur. Makoto grogna alors qu’il tombait en arrière. Jutarō rabaissa ensuite la barre, la verrouillant et complétant ainsi sa prison de fortune.

Makoto ne comprenait pas les intentions de Jutarō. Il se demanda pour qu’elle raison il l’avait fait s’asseoir sur ce siège en particulier.

Jutarō, de son côté, se préparait à exécuter le plan qu’il avait mis sur pied. C’était un plan simple, élaboré sur un coup de tête, mais la simplicité est la meilleure des solutions quand on est coincé.

D’abord, il forca le chauffeur — sa plus grande menace — à ramasser les joyaux au sol et de les mettre dans un sac à dos volé à un passager. Pendant que le chauffeur était occupé, Jutarō gardait un œil sur les passagers, s’assurant qu’aucun d’eux ne fasse quoi que ce soit qui pourrait le mettre en péril. Ce n’était sûrement pas nécessaire, considérant le fait que tout le monde était paralysé par la peur, et que personne n’avait tenté de sortir son téléphone pour appeler à l’aide ni de faire des signes à quelqu’un à l’extérieur du bus. Mais afin d’être absolument sûr, Jutarō annonça à tout le monde, « Pour votre propre bien, pas d’action héroïque, d’accord ? Je n’ai rien volé vous appartenant, alors ce qu’il se passe en ce moment n’a rien à voir avec vous. Si vous la fermez et ne fourrez pas le nez dans mes affaires, ça continuera de n’avoir rien à voir avec vous. C’est aussi simple que ça. »

Les passagers s’assirent, tremblant en silence, attendant juste que tout soit fini — tous, sauf un.

D’un œil à moitié ouvert, il avait observé le déroulement des événements, attendant patiemment que le preneur d’otage baisse sa garde. Sa chance viendrait probablement quand le chauffeur aurait fini de ramasser les joyaux, pensa le vieil homme barbu. Il était presque sûr que le voleur — qui scrutait constamment autour de lui tel un faucon — dirigerait son attention vers son butin une fois que celui-ci serait rassemblé.

Une seconde plus tard, le chauffeur, à quatre pattes, murmura au voleur : « Hum, j’ai tout ramassé… »

Entendant cela, un pli se forma au coin des lèvres de Jutarō et il arracha le gros sac à dos des mains du chauffeur.

Maintenant ! pensa le vieil homme. Ses yeux s’écarquillèrent, et il bondit de son siège avec une souplesse incroyable pour son âge.

« Que — » émit Jutarō alors qu’il perdait son équilibre. Le vieil homme s’était agrippé à son dos.

« Tu es idiot de m’avoir tourné le dos. Je suis en cinquième grade de kendo ! »

En réussissant tant bien que mal à garder l’équilibre, Jutarō répondit au vieil homme, son ton calme et serein de tout à l’heure ayant disparu sans laisser de trace. « M-Mais qu’est-ce que le kendo à avoir avec ça !? Vous êtes juste en train de tenir mes foutus bras ! »

Jutarō était dans le vrai, mais on ne pouvait nier que le courage et la rapidité des mouvements du vieil homme étaient dus à des années de pratique des arts martiaux.

L’homme barbu attrapa la main droite de Jutarō — celle avec le couteau militaire — de ses deux mains, serrant fort et ne laissant pas le voleur s’échapper.

« Graaaaaaah ! Laisse-moi, putain ! » gémit-il, se débattant de toutes ses forces.

Assis à l’avant du bus, écoutant les cris, le corps de Makoto tremblait comme un feuille — pas de peur cependant, mais de son exact opposé.

Je dois l’aider ! Je dois aider le vieil homme !

À cet instant, ses moteurs se mirent en route et bouillonèrent. Ses yeux n’étaient plus ceux d’un timide, anormalement banal lycéen que tout le monde avait l’habitude de voir, mais ceux de quelqu’un qui était prêt à se battre jusqu’à la toute fin, peu importe la tournure qu’auraient pu prendre les choses. Avant que son esprit eût le temps de s’éveiller, son corps s’était déjà mis en branle, conduit par son seul instinct — le cœur de ce qu’était Makoto Naegi.

Il posa sa main sur quelque chose à côté du siège du conducteur, puis planta fermement ses pieds au le sol, se levant du siège.

Mais quelque chose n’allait pas.

Et un instant plus tard, le monde entier se mit à défiler autour de lui.

Dans sa hâte, Makoto avait mis sa main sur le levier de vitesse, et son pied sur l’accélérateur, mettant le bus en marche et le propulsant à toute vitesse en avant.

Makoto cria de surprise — ce que fit aussi le reste des passagers. L’intérieur du bus fit écho dans une cacophonie d’hurlements.

« Qu-Qu’est-ce que tu fais, fiston ! » cria l’homme en direction de l’avant du bus.

« Je—Je ne— Je ne sais pas ! »

N’importe qui observant la scène aurait rejeté la faute sur Makoto, mais pour lui, cela semblait juste être un autre coup de malchance. Il n’avait jamais conduit auparavant — comment était-il supposé savoir que la chose sur laquelle il avait mis la main était le levier de vitesse, et que l’endroit où il avait posé le pied était la pédale d’accélération ? De plus, est-ce que le chauffeur n’était pas supposé mettre le frein à main dès qu’il se levait de son siège ?

Normalement, oui, mais la situation actuelle était tout sauf normale. Dans la précipitation, le chauffeur avait oublié de mettre le frein à main lorsque Jutarō l’avait forcé à se lever de son siège, résultant en une suite de malheurs ininterrompue. La malchance brisa sa détermination comme on ballon brisant une fenêtre, n’atteignant pas que lui, mais également tout le monde dans le bus.

Le bus continua à foncer droit devant, le monde extérieur n’étant que flou artistique à travers les fenêtres. Le rugissement du moteur, le hurlement du vent, les cris des passagers. Une seule voix s’éleva au-dessus du bruit.

« Le frein, fiston ! Mets ton pied sur le frein ! » cria le vieil homme, ramenant Makoto à la raison. Il retira son pied de l’accélérateur, puis le pressa violemment sur la pédale d’à côté. Les pneus crissèrent et le bus s’arrêta aussi sec, mais Makoto aurait pu jurer voir l’arrière du bus s’élever dans les airs un bref moment.

Makoto glapit tandis que le bus l’éjectait du compartiment du conducteur, et il atterrit dans l’allée. Cependant, dans son vol plané, sa main appuya sur quelque chose — un bouton sur le panneau à côté du siège du conducteur. Dès qu’il réalisa ce qu’il avait fait, une voix de femme se fit entendre dans le bus.

« Les portes vont s’ouvrir. Faites attention à la marche. »

Les haut-parleurs se coupèrent, et les portes du bus s’ouvrirent.

Jutarō fut le premier à réagir. Le sac plein de joyaux dans la main, il courut vers l’avant du bus et bondit à travers la porte.

« Mais qu’est-ce que tu fais, fiston ?! » cria le vieil homme, toujours au sol. « Cours après lui ! » Son visage se tordait de douleur — il n’arrivait manifestement pas à se relever. Il avait dû se cogner en tombant.

Makoto, qui était couché sous la barre qui séparait le siège du chauffeur de l’allée des passagers, pouvait voir le vieil homme le regarder droit dans les yeux, mais il lui prit un certain temps avant de réaliser que les mots de l’homme lui étaient adressés.

« Bouge, fiston ! » dit l’homme barbu, et il eut enfin un déclic.

« Hein ? Moi ? »

« Oui toi ! Qui l’a laissé s’échapper à ton avis ? »

Qui l’a laissé s’échapper à ton avis ? Est-ce qu’il parle de moi ? pensa-t-il, perplexe. Les passagers étaient en train de le regarder avec attente. Makoto était abasourdi. Est-ce qu’ils veulent sérieusement que je coure après lui ? Il balaya l’intérieur du bus d’un regard désespéré, essayant de trouver le chauffeur. Il pensa que si quelqu’un devait courir après le voleur, c’était le chauffeur, mais il était inconscient, avachi contre le siège du fond. Il avait dû se cogner la tête lorsque Makoto avait appuyé sur le frein.

Ce n’était vraiment pas le jour de chance de Makoto Naegi.

« O-Oh mon Dieu… » Marmonna Makoto, son visage se tordant de peur et d’inquiétude.

« Ne t’inquiète pas, » dit le vieil homme, montrant le couteau militaire sous le siège à côté de lui. « Il est désarmé ! »

L’homme avait raison — c’était le couteau que Jutarō tenait plus tôt. Ce qui voulait dire qu’il était, en effet, désarmé.

Mais cela n’y changeait rien, Makoto était tout aussi désarmé. Penser que tout irait bien simplement parce qu’aucun d’eux n’avait d’arme était ridicule. Si ils finissaient par se battre, Makoto était clairement désavantagé physiquement — une chose qu’il ne savait que trop bien.

Ne t’inquiète pas ? Comment suis-je supposé ne pas m’inquiéter ? Se plaignit Makoto dans son esprit. Mais sur cette pensée, il se leva et se dirigea vers la porte. Il était en pleine frénésie, son corps bougeant seul sans se soucier des conséquences. Autrement, comment aurait-il pu ne pas céder face à cette outrancière avalanche de malchance et déposer les armes ?

Je me fiche de ce qu’il peut bien arriver ! pensa Makoto, puis il bondit dans escaliers menants à la porte — rentrant la tête la première dans quelqu’un et se faisant repousser en arrière, venant s’écraser dans les marches. « Aïe aïe aïe aïe… » marmonna-t-il, puis releva la tête pour essayer de comprendre ce qui avait bien pu se passer. Là, il vit un homme avec un casque blanc et un uniforme bleu marine, étalé au sol contre la rambarde.

Makoto reconnu cet uniforme — l’homme était un facteur. Il avait vu le bus démarrer brusquement puis s’arrêter de la même manière, alors il avait décidé d’aller voir si quelque chose n’allait pas. Quand il eut essayé de monter dans le bus, il s’était heurté à Makoto.

« Q-Quelque chose n’avait pas l’air d’aller, » dit le facteur, se frottant le cou. Il avait dû se cogner la tête contre la rambarde quand Makoto lui était rentré dedans. Il portait un casque, alors il avait évité quelconque blessure sérieuse, mais son cou avait l’air de lui faire plutôt mal.

« Alors, est-ce qu’il y a un problème ? »

« H-Hum, euh… » Pendant que Makoto débattait pour savoir s’il devait expliquer la situation ou demander au facteur s’il allait bien —

« Ben ça, quelle chance, » dit soudain une autre voix. Makoto tourna la tête vers sa source, et vit Jutarō Akafuku enfourcher la mobylette du facteur, qu’il avait laissée de côté à quelques pas derrière la rambarde.

« Je prépare ces plans élaborés car je déteste que l’aléatoire vienne se mêler de mes affaires, mais je finis toujours par y céder, » dit-il, agrippant calmement le guidon de la mobylette rouge vif du courrier. « Eh bien, au moins j’ai de la chance, on dirait. »

Il avait de la chance, en effet. Parce que le facteur avait remarqué que le bus agissait bizarrement, et parce qu’il avait percuté Makoto, Jutarō avait acquis un véhicule pour prendre la fuite.

« Oh, et cela vaut pour toi autant que pour moi, jeune homme, » dit Jutarō à Makoto.

« Hein ? »

« Si je me faisais arrêter à cause de toi, p’tit gars, j’en garderais une rancune que jamais je n’oublierais. » Alors que la voix de Jutarō résonnait d’un ton provocateur, son visage reflétait une expression de pur mépris. Son expression aurait donné la chaire de poule à n’importe qui — il avait l’air d’un chien sauvage affamé qui avait enfin trouvé une proie.

Makoto n’arrivait plus à bouger — que ce soit pour courir ou pour se battre. Il resta juste là, comme un lapin pris dans les phares — telle une proie sur le point d’être dévorée.

Voyant cela, Jutarō gloussa. Pour quelqu’un qui essayait au mieux de minimiser les influences externes sur ses plans, il n’aurait normalement jamais fait pareille menace. Mais dans ce cas précis, il ne put s’en empêcher. Il devait rendre la monnaie de sa pièce — aussi insignifiant que cela puisse être — à l’enfant turbulent se tenant devant lui. Le garçon qui n’avait cessé de mettre des bâtons dans les roues des plans soigneusement construits de Jutarō — et ceci de façon tout à fait fortuite. Simplement par chance. Jutarō ne pouvait pas le tolérer. Il avait donc menacé le garçon, espérant l’effrayer — ne serait-ce qu’un peu.

Bien sûr, ce n’étaient que des paroles en l’air. Jutarō n’allait certainement jamais revoir un jour le garçon. Étant donné qu’il savait qu’il était un voleur, croiser à nouveau son chemin ne lui causerait que des problèmes, et Jutarō n’avait certainement pas l’envie de se faire rouler dans la fange de la malchance une nouvelle fois. Étant donné que sa bonne fortune avait fait son office cette fois-ci, la dernière chose qu’il voulait était de pousser sa chance.

En d’autres termes, on aurait pu dire que Jutarō était effrayé par la malchance de Makoto, mais cette pensée ne lui avait pas traversé l’esprit — ou, plutôt, il s’efforçait de ne pas y penser.

Vroooooooooooooooooum.

Sans même prendre la peine de dire adieu, Jutarō fonça sur la mobylette rouge. Il en avait déjà conduit dans le passé, mais c’était, bien entendu, sa première fois sur une mobylette de postier. Il s’aperçut que la différence était négligeable. Le seul vrai problème était qu’elle se faisait remarquer. Il pensait voler l’uniforme du facteur, mais il n’avait pas le temps pour ça. Sa première priorité était de s’enfuir. Ce n’est qu’une fois qu’il aurait mis une certaine distance entre lui et le bus, qu’il pourrait penser à chercher un moyen de transport plus discret.

« H-Hé ! Stop ! » cria le facteur, courant après la mobylette démarrant en trombe. Son cou endolori semblait aller bien mieux.

Makoto avait réussi à descendre du bus, mais c‘était tout ce qu’il pouvait faire. Il resta debout dans la rue, regardant en silence la scène se déroulant sous ses yeux. Tout ce qu’il voulait, c’était de ne plus avoir affaire à tout ceci. Il ne voulait pas nécessairement que Jutarō s’enfuie, il ne trouvait juste aucune raison de continuer à s’investir dans la situation. Dans le pire des cas, Jutarō se ferait attraper et aurait une rancune envers lui.

Comparé à ce qu’il aurait pu se passer s’il avait continué à poursuivre Jutarō, Makoto pensa que c’était sa meilleure option. C’était la conclusion banale que son esprit de lycéen anormalement banal avait atteinte. Il n’était pas un héro, juste un lycéen moyen — ou du moins, il l’était en ce moment.

Makoto Naegi ne voulait rien de plus que cet incident se résolve de lui-même, sans avoir recours à sa présence. Ce qui expliquait pourquoi il restait planté là, regardant Jutarō s’enfuir à toute berzingue.

Tout est fini, pensa-t-il, lâchant un lourd soupir. Les choses peuvent revenir à la normale à présent. Ma vie paisible et ennuyeuse de tous les jours. La tension dans ses muscles commença doucement à se relâcher — et quelques secondes plus tard, il fut témoin de quelque chose qu’il avait bien du mal à croire.

Sans crier gare, la mobylette volée de Jutarō se renversa.

Hein ? Quoi ?

Avant même que son esprit ait eu le temps de comprendre ce qu’il voyait, un grondement emplit l’air — le son d’une explosion. Makoto trembla, puis se protégea avec ses bras. Sa vision était en partie bloquée par ses propres mains, mais il pouvait toujours voir la mobylette retournée, crachant de la fumée noire et des flammes orangées.

Quoi ? Quoi ? Quoi ?

Les choses avaient de moins en moins de sens. Il resta debout, stupéfié, regardant les flammes.

« N-Non ! » cria le facteur, ramenant Makoto à lui. Le facteur fonça vers la mobylette en feu, et c’est là que Makoto réalisa finalement que ce qu’il voyait était réellement en train de se produire.

Il déglutit, puis murmura, presque inaudible, « C’est quoi ce… » Comme si les flammes avaient leur propre champ de gravitation, Makoto était attiré par l’épave. Il clopina le long de la route. Après quelques pas, son pied heurta quelque chose.

Une canette en aluminium brulée roulait sur l’asphalte. Elle était pliée au centre, comme si on lui avait marché dessus. Il y avait des traces de pneus sur la route, près de la canette écrasée.

« … Ah »

Un flot de souvenirs lui revinrent. Les sacs plastique déchirés. Les boissons éparpillées. Le fait qu’il n’avait pas pu tout récupérer.

Puis il eut un déclic.

La canette qu’il avait fait tomber — ou du moins l’une de celles qui avaient roulé sur la route, et qu’il n’avait pas récupérées. Jutarō, dans sa tentative d’évasion, avait roulé sur une canette et avait perdu l’équilibre.

En d’autres termes, la catastrophe se déroulant devant lui était, encore une fois, le résultat de la malchance de sa malchance. À peine plus tôt, il avait prié pour qu’il n’ait plus rien affaire à tout ça. Mais qui sait, peut-être que c’était arrivé précisément parce qu’il avait fait ce souhait.

Le nombre de coïncidences qu’il avait fallu pour atteindre ce point semblait presque fantastique. Mais ça n’avait pas empêché tout cela d’arriver. Aussi peu réaliste que cela semblait, c’était bel et bien arrivé. Peu importe que cela fût « incroyable » — tout ce que ça voulait dire, c’était que la malchance de Makoto Naegi était assez forte pour le concrétiser.

Jutarō était inconscient, allongé sur le sol, à une petite distance de Makoto. À vue d’œil, il n’avait pas l’air trop blessé — physiquement en tout cas. Émotionnellement, c’était une autre histoire. Il était plus que prob            able qu’il souffre d’une blessure quasi fatale à sa fierté. Cet incident lui avait appris une douloureuse leçon : qu’aucun plan — peu importe à quel point il eut été bien construit — ne rivalisait avec la chance.

Jutarō Akafuku avait perdu pour une seule raison : la malchance de Makoto Naegi était plus forte que sa propre chance. Comparés à la malchance prépondérante de Makoto, les plans soigneusement menés de Jutarō ne servaient à rien. Aussi désespérément qu’il essayait d’éliminer le facteur chance, tout était en vain. Nulle quantité de dur labeur ou de pur talent n’était suffisante pour surmonter un tel énorme, accablant degré de malchance.

Tout ce en quoi il avait cru jusqu’à présent était en train de s’effondrer. Quand il se réveillerais, il serait sans doûte envahi par une aversion accrue de la chance. En allant de l’avant, il devrait sûrement regarder les choses différemment — non seulement dans son travail, mais aussi dans sa vie quotidienne.

Pendant ce temps, le garçon qui avait causé tout ceci — le lycéen à la terrifiante malchance qui lui avait infligé toutes ces lésions psychologiques — laissa s’échapper un soupir et relâcha ses épaules. Il se sentit mal pour ce qu’il avait fait, et pour là où ses actions avaient mené.

La mobylette du facteur continuait de brûler d’un rouge éclatant dans la rue — tout autant que le courrier qu’elle transportait.

Le facteur fit les cent pas à côté du brasier, marmonnant « O-Oh non… Comment est-ce que ça a pu arriver ? »

En regardant le facteur, Makoto se sentit encore plus mal.

Peu de temps après, il entendit le son d’une sirène s’intensifier au loin. Il lâcha un autre soupir, écoutant la sirène se rapprocher.

La prochaine étape ne risque pas d’être drôle non plus, pensa-t-il, ayant une très bonne idée de ce qui l’attendait. Et sa prédiction tomba en plein dans le mille.

« Mon Dieu » marmonna-t-il. « Pire journée possible. »

Cette journée — cette presque écœurante merveilleuse journée — était, sans aucun doute, la pire journée de la vie de Makoto Naegi. Pourtant, il n’avait pas encore appris la vraie raison pour laquelle cette journée était la pire de sa vie. Après tout, le plus grand coup de malchance du jour ne l’avait pas encore frappé — en fait, les engrenages ne venaient que de se mettre en marche.

La mobylette du facteur, et le courrier qu’elle contenait, brûlait furieusement sur la route, signalant le début de la vraie grande malchance de Makoto.

« Entendu, » résonna la voix d’un vieil homme. Comme auparavant, ils étaient rassemblés dans la salle de conférence privée du Conseil de Direction de la Hope’s Peak Academy — la salle avec la large et ronde table en bois, le tapis rouge, et les épais rideaux pendus aux fenêtres. L’air dans la pièce était pesant.

« Qu’est-ce que vous comptez faire à ce propos ? » dit un autre vieil homme.

« Hmm. Cela va sans dire, non ? Nous n’avons qu’à envoyer une autre invitation. Ce n’est pas comme si le destinataire était parti en fumée, » dit le troisième membre du Conseil, passablement irrité. Il voulait clairement en finir aussi vite que possible.

« Ce n’est pas si simple, » dit le directeur, attirant le regard de tous les membres du Conseil. « Malheureusement, nous ne pouvons pas accepter cette fille à la Hope’s Peak Academy en tant qu’Ultime Chanceuse. »

Une voix s’éleva. « Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

« Exactement ce que je viens d’énoncer, » reprit calmement le directeur. « Cette invitation aurait dû arriver sans encombre à sa destination. Le fait qu’elle ne le fût point est, sans aucun doute, bien malchanceux. Bien qu’elle n’ait rien fait de mal, son coup de malchance est un signe qu’il y existe quelqu’un d’autre bien plus méritant de cet honneur. Nous ne pouvons l’ignorer. »

« Voulez-vous dire que nous devons tirer un autre nom ? »

Le directeur fit un signe de la tête. « Sa malchance l’a empêchée de recevoir notre invitation. Si nous parlions d’un autre talent, les choses auraient été différentes, mais nous essayons là de sélectionner l’Ultime Chanceux. Nous n’avons pas d’autre choix que de refaire un tirage au sort et de donner le titre à quelqu’un qui le mérite vraiment. »

« Vous connaissant, je suis sûr que vous avez déjà tiré un nouveau nom. »

Le directeur gloussa. « J’ai même envoyé le formulaire d’admission. Il pourrait même arriver avant la fin de la journée. »

Les membres du Conseil de Direction ne pouvaient cacher leur surprise.

« Les nouvelles de l’accident ne sont arrivées que dans la soirée. Êtes-vous en train de dire que vous avez immédiatement organisé un autre tirage, préparé les papiers, et les avez envoyés ? »

« Ce n’est pas une bonne idée de reporter ce genre de choses à plus tard, » répondit le directeur. Bien qu’il n’en faisait jamais montre, le directeur avait toujours une étonnante rapidité d’action.

« En voilà un bourreau de travail, » ricana l’un des membres du Conseil, mais le directeur ne réagit pas. À la place, il se pencha et ramassa une unique feuille de papier.

« À l’issue de l’accident postal de cet après-midi, la Hope’s Peak Academy a une fois de plus sélectionné un unique nom, via une loterie juste et équitable, parmi tous les lycéens du pays, afin de l’inviter à venir dans cette école en tant qu’Ultime Chanceux. Le nom que nous avons tiré » —  le directeur prit une inspiration, puis continua — « est Makoto Naegi. »

Il était 22h passé. Makoto avait pris les six dernières heures à donner son témoignage. Il était si fatigué qu’il n’avait même plus l’énergie pour rétorquer quand sa mère était venue le chercher au poste de police et avait commencé à le gronder.

Quel horrible journée, se plaignit-t-il, lâchant un autre soupir quand lui et sa mère eurent quitté le poste de police. J’ai complètement raté cette émission musicale aussi, pensa-t-il, se rappelant le programme télé où une ancienne camarade était supposée faire une apparition. Ce n’était pas non plus la fin du monde — elle devrait probablement faire d’autres apparitions à la télé dans les mois à venir. Elle était, après tout, membre d’un groupe féminin incroyablement populaire.

Ce que Makoto voulait vraiment était dormir. Il voulait rentrer à la maison, s’affaler sur son lit, et mettre cette pire journée possible derrière lui aussi vite qu’il était humainement possible.

Il y avait encore une chose dont il devrait s’occuper demain : présenter ses excuses aux gens du parc. Ils avaient probablement pensé qu’il avait volé leur argent et les avait abandonnés. Il doutait que cela les enchantait, et il était sûr qu’il allait falloir un bon moment pour les convaincre de ce qu’il s’était réellement passé.

La seule pensée de ce qui l’attendait avait démultiplié la fatigue de Makoto. Voyant le visage défait de son fils, la mère de Makoto fit quelque chose de peu habituel et appela un taxi.

La famille Naegi avait tendance à être économe, mais elle devait vraiment se sentir mal pour lui pour faire une telle exception.

Le trajet entre le poste de police et leur maison prit environ trente minutes, et durant tout le chemin, Makoto avait regardé le paysage défiler à travers la fenêtre, et avait prié pour que rien d’autre ne se produise. C’était bien naturel, considérant à quel point cette journée avait été malchanceuse. L’atmosphère dans le taxi était si tendu, que Makoto avait presque souhaité qu’ils aient pris le train à la place, comme à l’accoutumée.

Mais les inquiétudes de Makoto furent futiles. Ils arrivèrent à la maison en un seul morceau. Pendant que lui et sa mère descendaient du taxi, Makoto lâcha un soupir de soulagement. Quand il ouvrit la porte de la maison —

« Makoto ! Grandes nouvelles ! Grandes, grandes nouvelles ! » cria sa petite sœur, chargeant vers lui. Son visage était aussi rouge qu’une tomate.

« D-Des nouvelles ? » demanda Makoto, son corps se raidissant.

« Heu, heuu, je, euh, t-tu…tu promets que tu ne vas pas t’affoler ? »

« Qui est celle qui s’affole là ? »

« Pas faux » dit-elle. Elle posa ses mains sur sa poitrine, prit plusieurs grandes inspirations, puis murmura « Imagine tout le monde en sous-vêtements, » trois fois de suite. « L-Là. Regarde ça, » dit-elle finalement, tendant une main tremblante vers lui. Elle tenait une enveloppe blanche.

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Makoto, prenant la lettre des mains de sa sœur et l’examinant. L’enveloppe était d’un papier plutôt épais, et « M. Makoto Naegi » était imprimé en larges lettres sur le devant. Elle lui était en effet adressée, mais il ne comprenait où était le si grand intérêt.

« D-Derrière, » dit sa sœur. « Regarde derrière. »

« Derrière ? » répéta Makoto, puis retourna l’enveloppe. « Hein ?! » cria-t-il, pris complètement au dépourvu.

« Bureau administratif de la Hope’s Peak Academy » était écrit au dos de l’enveloppe. « Hope’s Peak Academy ? Cette Hope’s Peak Academy ? »

« Ouais ! La seule et l’unique ! » cria sa sœur, bondissant comme un lapin. « À l’intérieur, c’est marqué que tu as été sélectionné pour être l’Ultime Chanceux ! Tu vas à la Hope’s Peak Academy, Makoto ! »

Moi ? L’Ultime Chanceux ?

La réalité de la situation ne l’avait pas encore frappé.

« Attends, » dit-il, « tu as lu mon courrier sans ma permission ? »

« Quel est le problème ? » demanda-t-elle, rapprochant un peu trop son visage du sien. « Tu vas à la Hope’s Peak Academy ! Tu sais, l’école où si tu es diplômé, le succès t’est garanti à vie ! Tu vas être l’un d’entre eux ! » Elle respirait si fort qu’il pouvait littéralement sentir son souffle.

Voyant comment sa sœur était agitée, il eu finalement un déclic.

« J-Je vais… à la Hope’s Peak Academy ? » demanda-t-il, alors qu’il commençait à comprendre l’incroyable vérité. Avec des mains tremblantes, il chercha dans l’enveloppe et en sortit une lettre. Pendant que ces yeux balayaient le texte, il avala sa salive.

« Nous, la Hope’s Peak Academy, avons sélectionné par tirage au sort un seul candidat parmi un groupe de lycéens normaux. Votre nom a été choisi, et nous vous invitons à nous rejoindre cette année en tant qu’Ultime Chanceux. »

« C’est merveilleux, Makoto ! » s’exclama sa mère derrière lui, plaçant ses deux mains sur ses épaules.

« Hip hip hip hourra ! » cria sa sœur, dansant comme si c’était elle qui avait été choisie.

« Où est papa ? » demanda sa mère. « Est-ce qu’il est à la maison ? »

« Ouais, il est au téléphone avec mamie et papi ! »

« Ils doivent définitivement savoir ! »

La mère et la sœur de Makoto crièrent à l’unisson, joignant leurs mains et faisant une petite danse. Pendant qu’il regardait sa famille se réjouir pour lui, un sourire apparut finalement sur le visage de Makoto. Il gloussa, serra son poing, et commença à se réjouir également.

« O-Ouais… Ouais. » D’abord, il le murmura, puis finalement laissa aller sa voix à l’excitation. « Ouais ! » cria-t-il à pleins poumons. Ce qui avait été une journée emplie de malchance se transforma soudainement en un gigantesque coup de bonne chance. Il vit cette invitation comme un signe du destin — un indéniable revirement de sa malchance.

Cependant, la réalité était différente. Ce n’était pas la chance qui l’avait mené à être l’Ultime Chanceux — mais de la très, très grosse malchance. S’il n’avait pas été pris, il n’aurait jamais rencontré cet étrange ours mécanique, et n’aurait jamais participé à ce Colisée académique.

Il n’aurait jamais expérimenté tous ces événements emplis de désespoir.

Mais il avait été choisi. Il avait été sélectionné pour être l’Ultime Chanceux. Et ça, plus que tout autre, était ce qui faisait de ces vingt-quatre dernières heures, la pire journée de la vie de Makoto Naegi.

Mais à ce moment, Makoto n’avait pas le moindre soupçon de ce qui était à venir. Il passa le reste de la soirée à se réjouir avec sa famille.

Mais c’était parfaitement naturel. Après tout, il s’agit du récit de quelque chose qui s’est déroulé avant même que quoi que ce soit ne se passe.

Et c’est comme cela que la pire journée possible de Makoto Naegi toucha à sa fin.

Il conclut ce jour… par un sourire.

Makoto Naegi, l’Ultime Chanceux :

Bienvenue à la Hope’s Peak Academy